Paris-Soir, la révolution de l’image


« L’image est devenue la reine de notre temps. Nous ne nous contentons plus de savoir, nous voulons voir. […] Puisque Paris-Soir est un journal de Paris, et que son heure de mise en vente lui permet de saisir par l’objectif les principaux événements de la journée, nous avons pensé que l’image pourrait y tenir une place encore plus grande »

Paris-Soir ou comment la presse populaire a basculé dans le monde de l’image. À l’origine, le plus grand quotidien des années 1930 n’est qu’un petit quotidien financier. Créé en 1923, son audience ne cesse de se dégrader. En 1930, il est repris par Jean Prouvost. Le nouveau Paris-Soir est lancé le 2 mai 1932.

Le destin du journal Paris-Soir bascule quand l’industriel du textile Jean Prouvost rachète le journal le 16 avril 1930. Jean Prouvost, propriétaire de la Lainière de Roubaix et directeur de la papeterie-sucrerie Béguin, engage sa fortune dans le projet. Avant l’acquisition de Paris-Soir, l’entrepreneur avait déjà éprouvé ses idées sur d’autres supports (le Pays, Paris-Midi). Jean Prouvost se sert de ses relations pour donner un nouveau souffle au journal. Les équipes sont totalement renouvelées. La rédaction change de visage grâce aux grands reporters qu’il parvient à débaucher. Albert Londres quitte le Petit Parisien pour rejoindre Paris-Soir, Jules Sauerwein délaisse Le Matin. Alexis Danan, Paul Reboux et Elie Richard abandonnent Paris-Midi. La liste est encore longue. Le propriétaire du journal s’assure aussi de la collaboration de grands noms de la littérature : Jean Cocteau, qui fera un tour du monde pour le journal en juin 1936, ou encore Georges Simenon. L’industriel confie la direction de cette rédaction de pointures à Pierre Lazareff. Appuyé par ces signatures, Jean Prouvost peut lancer sa révolution de la mise page et des contenus. Le tirage s’envole (voir encadré) et les recettes publicitaires suivent. La santé financière du quotidien de l’après-midi permet de garantir l’indépendance éditoriale, ce qui fera la fierté de Jean Prouvost. C’est grâce au reportage photographique que les faits divers ont pu être traités avec tout le soin nécessaire pour répondre à la curiosité insatiable du public. Bien souvent, l’image prend le dessus sur le texte. Une série de clichés peut, à elle seule, remplir pratiquement la première et la dernière page, comme en juin 1936 pour cette interview d’Adolf Hitler.

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Interview d’Hitler 1936

Pour soutenir le développement de Paris-Soir, le patron de presse décide de construire au 37 rue du Louvre à Paris, un immeuble de neuf étages qu’il finance entièrement. Construit en un an, il est inauguré en 1933.

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Rue du Louvre 1933

Les installations techniques d’impression sont complétées par la construction, trois ans plus tard, d’une imprimerie de 1500 m² de surface au sol au 9 rue des Petites Ecuries. Elle sera achevée en 1937.

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Rue des petites écuries 1937

En 1939, avec un tirage de près de deux millions d’exemplaires, Paris-Soir domine les autres quotidiens nationaux. La Seconde Guerre mondiale met un coup d’arrêt à cette ascension. Jean Prouvost en sort très affaibli et ne retrouve le monde des médias qu’en 1949 avec Paris-Match.

Révolution du contenu

Avec Paris-Soir, les frontières entre information noble, curiosités et divertissements tombent. La politique intérieure, traitée avec extrême précision, cohabite avec le grand reportage ou les faits divers. Ces derniers constituent les gros titres. Les pages sports rencontrent les pages littéraires. L’horoscope quotidien apparaît pour la première fois. Le journal s’adresse aussi aux femmes.

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Rubrique mode

Prouvost a le nez fin et sort Marie-Claire, autre succès fulgurant. Le sport tient une place considérable. Avec une page quotidienne de sport et une double le lundi, Paris-Soir entraîne un profond changement. Soutenus par un fort courant de recettes publicitaires, les sports mécaniques trouvent dans le journal une rubrique spécialisée. Les exploits de l’aviation sont suivis avec beaucoup d’attention.

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Tour du monde d’Howard Hughues

Concurrençant L’Auto sur son propre terrain, le quotidien de Prouvost exploite le goût des masses pour le cyclisme, la boxe ou le football. Le Tour de France est couvert par des moyens exceptionnels impensables aujourd’hui : 40 collaborateurs, 10 autos, 8 motos et un avion pour le Tour 1938.

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Tour de France

La transformation de la mise en page n’a pas été la seule nouveauté de Paris-Soir. Elle a été relativement lente et ce n’est qu’en mai 1931 que le journal a pris le sous-titre de « quotidien d’information illustrée ». La photographie envahit la une, la dernière page et les pages intérieures. La maquette elle-même est conçue comme une composition illustrée, avec ses gros titres, ses encadrés, ses décrochés, ses retournes (début d’un article prolongé en pages intérieures). Les habitudes de lecture des Français sont transformées par les titres, dont la dimension et la typographie varient. La mise en page du quotidien n’est plus symétrique. Après 1937, sur le modèle de la grande presse anglaise et surtout du Daily Express de Londres, le journal pratique les « décrochés ». Ces derniers rompent l’harmonie en hauteur entre les titres, les textes ou les illustrations qu’ils annoncent. Ils transforment les pages en une sorte de puzzle désordonné.

La guerre et les deux Paris-Soir

Avec la débacle, Jean Prouvost et son équipe se réfugient en zone sud, à Clermont-Ferrand, Lyon puis Marseille. Le journal a perdu la quasi totalité de ses illustrations et ne fait plus que deux pages. Les locaux de Paris sont laissés vides. Seul un garçon de bureau, un Alsacien d’origine, nommé Schiesslé, reste rue du Louvre. Il est chargé de négocier la sauvergarde du matériel en cas de réquisition. L’occupant le nomme directeur du journal qui reparaît dès le 22 juin. Fin 1940, les Allemands remplacent Schiesslé par Eugène Gerber, directeur du journal jusqu’au dernier numéro du 17 août 1944. Les rubriques sérieuses et les éditos disparaissent, remplacés par des titres à la gloire des forces de l’Axe.

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Face aux problèmes de légalité, puisque la rédaction de Jean Prouvost se réorganise en zone sud, les occupants de la rue du Louvre créent une société éditrice du même nom, la S.A.P.E.M., et utilisent le nom de Prouvost. Les appels du pied se multiplient pour que les deux journaux fusionnent, mais en vain.

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Témoignage de Cyprienne Pigeat

La rédaction d’origine pensait se réfugier à Nantes. Avec la rupture du front, elle se déplace d’abord à Clermont-Ferrand.

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Le gouvernement à Clermont

C’est donc rue Blatin, au numéro 37, entre la place de Jaude et la Banque de France de Chamalières, que la rédaction s’installe de juin 1940 jusqu’à la fin de l’année. C’est Pierre Laval, (bientôt vice-président du Conseil de Vichy) directeur du Moniteur et propriétaire des imprimeries Montlouis, qui permet au journal de reparaître. Ses locaux englobent une bonne partie de la rue Blatin et de la rue Rameau. Il n’en reste rien aujourd’hui.

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Rue Blatin

À partir de 1941, Paris-Soir se déplace à Lyon, dans le IIIe arrondissement, au 65 cours de la liberté, près du Rhône.

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Témoignage de Micheline Vaillant

Paris-Soir conservait des éditions locales comme Marseille ou Toulouse, avec un réseau conséquent de correspondants. La rédaction tente de conserver une relative indépendance éditoriale. Mais le 11 novembre 1942, date de l’invasion de la zone sud, Paris-Soir fait paraître à l’insu de la censure un numéro « à tirage exceptionel qui mentionnait qu’en raison des nouvelles circonstances, la publication du journal était suspendue ». Devant la menace de sabordage, Vichy et les Allemands réagissent violemment. Ils menacent de confisquer des presses et de déporter le personnel. Paris-Soir sort donc avec ses trois éditions de Lyon, Marseille et Toulouse en grossissant les faits de peu d’importance et en minimisant dans des petits encadrés les « nouvelles pro-allemandes ». Conséquence de ces provocations : l’édition de Lyon est supprimée en juin 1943, un mois après celle de Marseille. L’édition toulousaine est maintenue pour garder la propriété du titre, mais elle ne tire qu’à une centaine d’exemplaires, rachetés aussitôt par la direction. Fin 1943, le Paris-Soir de la zone sud cesse d’exister.

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Tirage des quotidiens français en 1939

Paris-Soir en chiffres

De 1930 à 1939, Paris-Soir a multiplié par trente son tirage. En 1930, le quotidien tire à 60 000 exemplaires. Entre 1932 et 1939, Paris-Soir double presque son tirage tous les ans : 260 000 exemplaires en 1932, 880 000 en 1933, un million en 1934, 1,6 millions en 1937, deux millions fin 1939.


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