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Rubrique : {0403. Le social dans la presse}

L’histoire du syndicat du Livre

Le mardi 10 février 2009 par Eveno

Histoire du syndicat du Livre

Après l’imprimerie du Monde à Ivry et celle du Figaro à Roissy, un plan social régional financé par le gouvernement doit aider les entreprises de presse à supprimer des centaines d’emplois ; les NMPP sont également concernées par un plan de restructuration. Nous sommes en train d’assister à la fin des « hommes du Livre », qui, depuis près de deux siècles, contribuent à la saga de la presse. Retour en arrière sur une histoire haute en couleur.

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Rappelons pour commencer que les journaux, particulièrement les quotidiens, sont des entreprises industrielles autant que politiques ou culturelles : en 1914, le quotidien Le Temps, journal de 6 pages grand format vendu à 30 000 exemplaires, est rédigé par une trentaine de journalistes professionnels, mais il emploie 101 ouvriers. En 1930, Le Petit Parisien, qui tire alors à 1 570 000 exemplaires par jour, emploie 1 386 personnes, dont 105 rédacteurs et 663 ouvriers. Entre 1944 et 1989, le journal Le Monde emploie trois fois plus d’ouvriers que de rédacteurs (160 ouvriers pour 60 rédacteurs en 1945 et 612 ouvriers pour 193 rédacteurs en 1980). On peut encore comparer les effectifs de trois grands quotidiens parisiens en 1976 : Le Monde emploie 600 ouvriers sur 1 200 salariés, Le Figaro compte 800 ouvriers sur un total de 1 700 salariés, à France-Soir on dénombre 850 ouvriers sur 1 400 salariés.

Toutefois, si l’on parle généralement des « ouvriers du Livre » ou du « syndicat du Livre », il faut souligner la diversité de cette profession si particulière. Les métiers de la presse se partagent en deux grandes catégories, la préparation (saisie et mise en forme de la copie et des pages) et l’impression (fabrication des cylindres ou des plaques, impression et expédition des journaux), la première étant en contact permanent avec les rédacteurs, alors que la seconde est un monde industriel indépendant du journalisme.

Dès le XIXe siècle, les clivages entre atelier et imprimerie sont manifestes. D’un côté, l’atelier comprend la typographie, la composition, la correction et la mise en pages ; de l’autre, l’imprimerie regroupe les presses et les rotatives. Dans les premières pages des « Illusions perdues », Honoré de Balzac note les antagonismes entre « les Singes », typographes habiles et cultivés et « les Ours », ouvriers des presses robustes et illettrés.

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Les ouvriers imprimeurs ont fondé leurs premières sociétés mutuelles et associations au début du XIXe siècle. Leur rôle de premier plan pendant la révolution de Juillet 1830 leur a conféré une aura révolutionnaire et républicaine, entretenue pendant des décennies. La Société typographique parisienne, fondée en 1833, fut à l’origine de la Fédération des ouvriers typographes français et des industries similaires, Elle deviendra en 1885 la Fédération française des travailleurs du Livre (FFTL), puis, en 1984, la Fédération des industries du livre, du papier et de la communication (FILPAC).

La force de la Fédération française des travailleurs du Livre provient de son organisation qui vise à contrôler l’ensemble du processus de production et à faire du syndicat le partenaire obligé du patronat de la presse parisienne. C’est dans ce but que la Fédération institue le livret fédéral, que chaque fédéré reçoit et qui le suit dans toutes les entreprises. A chaque changement de travail, il doit le remettre au secrétaire de la section syndicale. L’ouvrier qui est dépourvu de livret ne peut pas être embauché par une imprimerie de presse. Mais le moyen le plus efficace pour faire respecter par les patrons le monopole d’embauche du syndicat du Livre reste le label, et son action inverse, la mise à l’index. Ainsi, plus de trois cents fois par an, les quotidiens parisiens sortent des rotatives, estampillés par le syndicat du Livre au moyen de sa marque syndicale, ou label. Apposée sur les produits fabriqués par des ouvriers syndiqués, cette marque s’impose progressivement dans la presse française au début du XXe siècle et fut officialisée en 1921 par un accord entre le syndicat patronal et la Fédération. - Cet exclusif syndical impose également aux patrons un tarif syndical.

A la suite de grèves puissantes, en 1906, 1909, 1919 et 1947 notamment, les ouvriers du Livre imposent le paiement de salaires élevés pour un temps de travail réduit par rapport à celui des autres ouvriers. Les typographes de presse sont appelés « les sénateurs » par les typos des autres entreprises : ils travaillent peu et lentement. Ainsi, les ouvriers imprimeurs pratiquent la journée de 10 heures dès les années 1880. Les linotypistes de presse obtiennent les 7 heures par jour en 1906. En 1911, un linotypiste du Temps perçoit 74 francs par semaine, soit 320 francs par mois, alors que le traitement mensuel d’un instituteur ne dépasse pas 100 francs.

L’accord de 1919, signé entre la Fédération et le patronat de la presse parisienne instaure la journée de 6 heures 30 sur six jours, assortie d’un « service » de 4 500 signes à l’heure, qui permet en réalité, parce que les linotypistes sont tout de même plus rapides, de travailler moins de six heures… et de doubler son salaire en faisant un deuxième service dans une autre imprimerie. Durant l’Occupation, le Livre doit composer avec la Corporation nationale de la presse française, dirigée par Jean Luchaire. Ce dernier obtient le relèvement des salaires des rédacteurs et des ouvriers, alors que les Allemands exigeaient un blocage draconien. Les moyens employés pour contourner le blocage valent d’être relevés : outre l’interdiction du débauchage, qui suppose le maintien d’un effectif pléthorique alors que les tirages et la pagination se réduisent sans cesse, une prime pour Noël correspondant à un mois double, une autre prime pour Pâques, une prime pour les vêtements de travail des ouvriers, la prise en charge par le patronat de la part des cotisations sociales incombant aux salariés, enfin l’augmentation fictive du temps de travail. Ainsi, en 1944, les salariés des entreprises de presse passent, fictivement, de 40 à 48 heures hebdomadaires, ce qui engendre une augmentation de salaire de 20%, alors que la charge de travail a considérablement réduit. Auguste Largentier, le délégué ouvrier au sein de la Corporation, qui est l’ancien (avant 1940) et le futur (après 1944) secrétaire de la Chambre syndicale typographique parisienne, un des plus importants hiérarques du syndicat du Livre, « prend acte de la décision », qu’il a négociée directement avec Jean Luchaire. En 1945, il témoigne devant le juge d’instruction : « Pendant quatre ans, Jean Luchaire n’a jamais eu d’action anti-syndicale ni anti-ouvrière ».

A la Libération, quelques camarades « prennent du recul », mais il n’y a pas d’épuration au syndicat du Livre, qui met en avant les titres de résistance de certains de ses adhérents. Dès lors, le Livre dicte sa loi à la presse parisienne. A la suite de la grève qui dure du 13 février au 14 mars 1947, le poids du syndicat est confirmé par le monopole de l’apprentissage, qui est officiellement confié à l’Institut national des industries et arts graphiques, dépendant de la FFTL. Lors de la scission syndicale de 1947, la FFTL décide de rester unie au sein de la CGT. A partir de cette date, tout ouvrier est tenu de détenir une carte syndicale pour pouvoir travailler dans la presse parisienne, et bien souvent, la carte du Parti est distribuée avec la carte syndicale. Dès lors, le Comité Inter négocie avec le Syndicat de la presse parisienne (SPP), les accords et les « annexes techniques » qui régissent les rapports sociaux dans les imprimeries de presse. L’important, pour le syndicat, est de maintenir les emplois et de bien payer ses adhérents pour une charge de travail réduite : ainsi, en 1977, les ouvriers du Livre parisien perçoivent un salaire moyen annuel de 77 000 francs, alors que le salaire moyen des ouvriers qualifiés est de 38 000 francs. En 1999, avant application de la loi sur les 35 heures, les ouvriers du Monde travaillent théoriquement 32 heures par semaine, mais pratiquement, du fait des poses et des brisures, 28 heures hebdomadaires, pour un salaire mensuel moyen de 20 000 francs, équivalent à trois fois le SMIC.

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Toutefois, la modernisation des entreprises de presse conduit peu à peu à l’affaiblissement du syndicat, en dépit des tentatives des ouvriers pour freiner les progrès techniques dans l’imprimerie. L’année 1975, qui voit se prolonger le conflit autour du Parisien, marque la fin du monopole du syndicat du Livre. Certes, ce dernier détient encore des capacités de nuisance considérables, mais il est contraint de se replier sur la défense de quelques acquis, alors que la photocomposition remplace les linotypes, que la rotative offset supprime les clicheurs au profit des photograveurs, tandis que, au cours des années 1980, la saisie directe par les rédacteurs, la mise en pages sur ordinateur et la transmission électronique signent l’acte de décès des ouvriers du Livre. En trente ans, les effectifs des imprimeries de la presse parisienne sont tombés de plus de 8 000 à 1 500. Le repli se fait en bon ordre, à coups de grèves et de négociations, qui permettent aux ouvriers de « dégager » (le terme figure dans les accords) à partir de 50 ans.

La division du secteur de la presse en métiers se répercute au niveau syndical. Considérer le syndicat du Livre comme une entité est impropre. Dans la région parisienne, la Fédération est composée de trois syndicats ouvriers qui créeront, en 1934, une structure de coordination, le Comité intersyndical du Livre parisien ou Comité Inter, ou encore CILP. Le Comité Inter coordonne et mène les luttes communes, négocie avec le patronat de la presse parisienne, mais ne peut signer aucune convention sans l’accord des syndicats ou des sections concernés. L’ouvrier typographe était le roi des ouvriers : il savait lire et écrire, possédait un coup de main, avec la pince puis avec le clavier et les manettes de la linotype. Sa haute technicité provenait non pas d’un exercice purement intellectuel, mais de l’alliance du coup d’œil et du tour de main qui fait l’ouvrier qualifié. S’il travaille en équipe, il reste seul face à son texte, à sa casse ou à sa machine. Les typographes conserveront longtemps une mentalité anarcho-syndicaliste, qui, au demeurant, ne leur interdit pas d’adhérer à la CGT. Le Syndicat des correcteurs est réputé de tendance anarcho-syndicaliste car les correcteurs furent longtemps des autodidactes individualistes, l’absence de formation spécifique et d’apprentissage technique favorisant l’autonomie des comportements.

En revanche, les rotativistes, maîtres de l’imprimerie, fondent sur une solidarité sans faille et une capacité d’intervention, tantôt subtile, tantôt brutale, leur puissance de négociation. Jadis ils étaient les hommes de la force face à la machine, immense, lourde, bruyante, imposante, qui devait être domptée. Le transport des clichés en plomb et des bobines de papier nécessitait une force physique notable qui faisait craindre les rotativistes dans les grèves ou les manifestations. Les rotativistes peuvent également provoquer des incidents « techniques » : le papier casse ou se déchire, les pinces ne saisissent plus le papier ou se rompent, la plieuse ou le transporteur bourrent, etc. Il faut alors ralentir ou arrêter la machine, trouver la panne, réparer, relancer, ce qui fait perdre des minutes et des exemplaires qui manquent un avion ou un train. Ces incidents provoqués confèrent aux rotativistes une puissance revendicative importante. Leur cohésion, depuis la bobine et la plaque jusqu’aux machines du départ, dont le contrôle conjoint par les rotativistes et les ouvriers du départ donne lieu à de longues querelles et à de sordides tractations, et leur puissance musculaire, a longtemps fait la force du Comité Inter, généralement dirigé par l’un d’entre eux. Longtemps, les rotativistes sont restés plus proches du Parti communiste et de la tendance Confédérale que les autres sections du syndicat du Livre.

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Le nombre des ouvriers du Livre et la puissance de leur syndicat ont durablement marqué le paysage de la presse parisienne. Ce riche microcosme met en présence trois catégories sociales : les ouvriers de l’atelier et de l’imprimerie, les employés des services commerciaux et administratifs et les journalistes, proches des professions intellectuelles et libérales. De cette cohabitation ou de cette confrontation permanente, est né un milieu spécifique, chaleureux et fortement ritualisé. Dans cet univers, ce sont les ouvriers qui furent longtemps à l’avant-garde des codes et des relations sociales. Par leur organisation, leur nombre et leur cohésion, les ouvriers du Livre ont dicté aux rédacteurs et aux employés leurs rites et leurs coutumes.

Toujours en état d’urgence, un journal doit pouvoir répondre rapidement à l’afflux de l’actualité, aux changements d’édition, aux brusques variations de tirage. La presse quotidienne exige donc des relations de travail particulièrement flexibles, où la collectivité se substitue aux individus pour réaliser les tâches nécessaires à la fabrication d’un produit rapidement obsolète : le quotidien. La Fédération du Livre a mis en place très tôt le système des permanents et des « piétons », ouvriers substituables les uns aux autres : le piéton est l’ouvrier inscrit dans l’entreprise (il a un pied dans le journal), tandis que le permanent est l’ouvrier qui reste à la disposition de la permanence syndicale, afin de venir pallier toute défaillance d’un piéton ou de renforcer les équipes en cas de variation brusque de tirage ou de pagination.

La FFTL a ainsi imposé aux patrons la gestion de la main-d’œuvre par le syndicat. Elle a également développé toute une batterie d’œuvres sociales et de subsides : outre la caisse de soutien aux grèves et la caisse de résistance, elle a créé le viaticum pour subventionner les ouvriers contraints de chercher du travail en province (les « nomades »). Elle a également suscité la création d’organismes sociaux paritaires visant à prévenir les pertes de salaires dues à la maladie ou à la retraite.

Les maladies, notamment le saturnisme, sont le sort des imprimeries. En dépit des efforts portés sur l’aspiration des vapeurs nocives et sur la ventilation des ateliers, ceux-ci demeurent longtemps insalubres. La mortalité par phtisie reste largement supérieure (de 30 à 60% selon les dates et les qualifications) à celle d’autres professions. Les accidents du travail sont également nombreux, notamment chez les clicheurs victimes des copeaux de plomb qui se fichent dans les mains ou les yeux, et chez les rotativistes et les bobineurs, qui manipulent de lourdes pièces. Les risques de maladie et d’accident sont aggravés dans la presse parisienne, du fait de l’exiguïté des locaux.

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Une des particularités des ouvriers de la presse parisienne est qu’ils récusent le travail des femmes : ces dernières sont considérées comme des « jaunes » (des « sarrasins » en termes typographiques), parce qu’elles accepteraient des salaires moins élevés que ceux des hommes. Surtout, les ouvriers du Livre considèrent que les femmes qui travaillent risquent d’être victimes de leurs camarades masculins, trop souvent enclins à traiter les ouvrières comme des prostituées : « Le travail de la femme est une calamité, un mal social ; une femme entrée honnête et sage dans un atelier ne tarde pas à se dépraver, étant sans cesse en butte aux séductions des ouvriers qui l’entourent » déclare Maynier, représentant de la Chambre syndicale typographique au Congrès de 1898 de la FFTL. Cette domination masculine s’est maintenue jusqu’à la fin des années 1970 : à l’imprimerie du Monde en 1978, il n’y a que 23 femmes parmi les 586 ouvriers, soit moins de 4% de l’effectif.

Aussi, le monde des ouvriers du Livre demeure-t-il longtemps une sorte de club viril et fermé où les pots répondent aux bouffes, les algarades aux chants virils. Le « à la », hymne des typographes qui s’est progressivement étendu à l’ensemble des métiers de la presse, proclame avec fierté : « à la santé du confrère qui nous régale aujourd’hui… pas d’eau, pas d’eau, pas d’eau... » Cette convivialité assez volontiers alcoolisée s’est traduite par l’implantation d’un nombre important de débits de boissons autour des imprimeries de presse. Mais tout cela disparaît, en même temps que les « hommes du Livre ».

Patrick Eveno

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Rubrique : {12. Types de presse}

L’équation économique de la presse populaire

Le mardi 10 février 2009 par Eveno

L’équation économique de la presse populaire

« Une grande révolution allait s’introduire dans le journalisme. Diminuer le prix des grands journaux quotidiens, accroître leur clientèle par l’appât du bon marché et couvrir les pertes résultant du bas prix de l’abonnement par l’augmentation du tribut qu’allaient payer à une publicité, devenue plus considérable, toutes les industries qui se font annoncer à prix d’argent, tel était le plan d’Emile de Girardin. Ainsi, l’on venait transposer en un trafic vulgaire ce qui est une magistrature, et presque un sacerdoce ; on venait proposer de rendre plus large la part jusqu’alors faite dans les journaux à une foule d’avis menteurs, de recommandations banales ou cyniques, et cela aux dépens de la place que réclame la philosophie, l’histoire, les arts, la littérature, tout ce qui élève, en le charmant, l’esprit des hommes ; le journalisme, en un mot, allait devenir le porte-voix de la spéculation. Nul doute que, sous cet aspect, la combinaison nouvelle fût condamnable. D’un autre côté, elle appelait à la vie publique un grand nombre de citoyens qu’en avait éloigné trop longtemps le haut prix des journaux ; et cet avantage, il y avait évidement injustice à le méconnaître. » C’est ainsi que, dans son Histoire de dix ans, publiée en 1841, le socialiste Louis Blanc décrit l’avènement de la presse populaire en France.

En 1836, Emile de Girardin fait œuvre de pionnier en lançant La Presse, dont la formule est imitée le même jour par Le Siècle d’Armand Dutacq. En réduisant de moitié le prix de l’abonnement annuel (40 francs au lieu de 80 francs), Girardin attire vers son journal une nouvelle clientèle, qu’il fidélise par la publication de romans à épisode, les feuilletons. Les recettes étant moins élevées et les dépenses plus coûteuses, seules les annonces payées permettent d’assurer la rentabilité de l’entreprise.

Toutefois, les conditions économiques et politiques ne sont pas encore mûres pour une presse véritablement populaire : l’abonnement, qui nécessite de mobiliser une forte somme reste une formule réservée à la bourgeoisie, tandis que la censure et les contraintes politiques (cautionnement, timbre, monopole de la poste) interdisent le développement d’une presse de masse. Aussi, La Presse et Le Siècle, s’ils connaissent un certain succès, ne tirent-ils respectivement qu’à 10 000 et 30 000 exemplaires.

Il faut attendre la création du Petit Journal en 1863, et plus encore la fin du XIXe siècle pour que s’épanouisse la grande presse populaire, organisée par des entrepreneurs de presse ; Moïse Millaud d’abord, dont l’œuvre est poursuivie à la direction du Petit Journal par Emile de Girardin puis par Hippolyte Marinoni, bientôt suivis par Jean Dupuy qui reprend Le Petit Parisien en 1888, Maurice Bunau-Varilla qui reprend Le Matin en 1895 et Fernand Xau qui lance Le Journal en 1892. Pour ces hommes, la presse est une industrie comme les autres, qui peut rapporter de forts bénéfices, si on lui applique les recettes de la production de masse : réduire les coûts de fabrication, organiser la distribution, promouvoir le produit afin de susciter une demande croissante de la part du public.

Le tirage de la presse quotidienne française

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Le point de départ est simple : pour vendre plus, il faut abaisser le prix de vente à 5 centimes (un sou), alors que les journaux politiques sont généralement vendus 15 centimes, afin d’atteindre un public populaire qui gagne 5 francs par jour et ne peut consacrer plusieurs dizaines de francs à l’abonnement. Certes, les quotidiens populaires maintiennent la faculté de souscrire un abonnement, mais l’essentiel de leurs ventes sont faites au numéro.

Pour séduire cette clientèle plus populaire que celle des journaux traditionnels, composée de petits boutiquiers et d’artisans, d’employés du commerce, d’ouvriers qualifiés, de cochers, de concierges, de gens de maison, d’agriculteurs et d’instituteurs, il ne suffit pas d’abaisser le prix de vente et de compter sur l’alphabétisation des classes populaires. Il faut également créer un circuit de distribution et organiser la vente au numéro dans les kiosques à journaux, dont les premiers sont apparus en 1846 dans les jardins publics, puis sur les Grands Boulevards, et par les camelots. Pour stimuler l’ardeur des colporteurs, les journaux leur sont vendus 3 francs le lot de 100, ce qui leur laisse une marge de 40% s’ils arrivent à écouler leur stock, au lieu de 25% habituellement. Environ 300 vendeurs travaillent à Paris et en banlieue pour Le Petit Journal dès la fin du Second Empire et le nombre des crieurs, kiosquiers et libraires qui vendent le quotidien ne cesse de se développer, pour atteindre 3 000 en 1883.

Parallèlement, Moïse Millaud organise un réseau de dépositaires en province. Distribués par leurs propres messageries ou par la société Hachette, les exemplaires sont répartis dans près de 20 000 points de vente sur l’ensemble du territoire, que le passant peut repérer grâce à des panneaux émaillés apposés en devanture des boutiques. Au transport ferroviaire, s’ajoutent bientôt les camions automobiles, qui favorisent l’approvisionnement des villages reculés. Ce système de distribution permet aux grands quotidiens parisiens de la Belle Epoque de vendre plus des deux-tiers de leurs exemplaires en dehors de la région parisienne.

Les annonces publicitaires viennent compléter les recettes tirées de la vente, mais dans une faible mesure : la part de la publicité ne dépasse pas 20% des recettes du Petit Journal et n’atteint que 15% du chiffre d’affaires du Petit Parisien en 1913, alors qu’il tire à 1,5 million d’exemplaires par jour. Ce sont donc les gros tirages et les grosses ventes qui assurent la rentabilité financière de ces entreprises.

Les comptes du Petit Journal en 1890 (tirage 1 million d’exemplaires)

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Le résultat d’exploitation des quotidiens populaires est largement bénéficiaire : 5 200 000 francs en 1890 pour Le Petit Journal, ce qui représente un tiers du chiffre d’affaires. 4 millions de francs sont distribués aux actionnaires, qui reçoivent un dividende de 80 francs pour chacune des 50 000 actions d’un nominal de 500 francs. Les entreprises de la grande presse mobilisent en effet des capitaux importants : 25 millions de francs pour Le Petit Journal, 11 750 000 francs pour Le Petit Parisien après l’augmentation de capital de 1908. C’est que l’équilibre de ces entreprises nécessite des investissements lourds, dans les immeubles et dans les machines.

L’imprimerie doit répondre à deux impératifs : d’une part comprimer les coûts de production en mécanisant la fabrication, d’autre part accélérer les cadences afin de servir plus rapidement un plus grand nombre d’exemplaires. Hippolyte Marinoni, le fabricant de presse à imprimer, met au point la rotative dont il livre le premier modèle au Petit Journal en 1867. Alors qu’il fallait jusque-là dix grandes presses et 80 ouvriers répartis dans deux imprimeries pour imprimer le quotidien, à partir de 1868 il suffit de quatre rotatives et de 28 ouvriers pour sortir le journal. La course à la modernisation à laquelle se livrent les quatre grands de la presse parisienne conduit à la multiplication des rotatives, puis à l’installation de batteries de Linotypes qui permettent d’accélérer la composition. A la Belle Epoque, les imprimeries de la presse populaire, devenues d’importantes entreprises industrielles, emploient de 250 à 400 ouvriers et au moins autant d’employés.

Afin d’assurer le maintien et la croissance des ventes, les quotidiens populaires utilisent tous les artifices de la promotion et développent face à la concurrence une véritable politique de marketing. Les journaux créent des événements, comme Le Matin qui installe l’aéroplane de Blériot devant son immeuble sur les Grands Boulevards, ils lancent des campagnes de notoriété, comme Le Journal qui placarde 20 000 affiches dans Paris le jour de son lancement, ils inaugurent la pratique des concours, comme Le Petit Parisien qui en 1903 offre 25 000 francs (or) au lecteur qui saura estimer le poids et le nombre de grains de blé contenus dans une bouteille. Le journal reçut alors 1 500 000 réponses.

Les immeubles de prestige font également partie de l’arsenal promotionnel. Le Petit Journal emménage dans un splendide immeuble qu’il a fait construire au 61 rue Lafayette, puis s’agrandit au 59 de la même et rue Cadet. Les badauds peuvent admirer les rotatives en fonctionnement au travers de larges baies vitrées. Le Petit Parisien s’installe 16-22 rue d’Enghien sur plusieurs immeubles, Le Matin 2-6 boulevard Poissonnière et Le Journal au 100 de la rue de Richelieu. Ces « hôtels » de la presse parisienne restent longtemps le témoignage de leur splendeur.

Toutefois, dans les années qui précèdent la Grande Guerre, l’équation économique de la presse populaire commence à se déliter. Les frais de production, de rédaction et de promotion s’accroissent alors que les recettes stagnent et que la concurrence atteint son plus haut degré. Pour répondre aux attentes du public, la pagination augmente, les illustrations et les photographies deviennent de plus en plus nombreuses, tandis que les frais de reportage, liés aux nouvelles formes de journalisme augmentent. Enfin, la multiplication des éditions, jusqu’à sept pour Le Petit Parisien, augmente encore les coûts. Si la Belle Epoque a été l’âge d’or de la presse populaire, cette dernière entame dans l’entre-deux-guerres un lent déclin, qui lui sera bientôt fatal.

Encadré le déclin de la presse populaire

Concurrencée par la presse quotidienne régionale qui se développe dès la fin du XIXe siècle, la grande presse populaire peine à renouveler son offre rédactionnelle et à l’adapter aux goûts nouveaux des lecteurs. L’augmentation de la pagination et l’amélioration graduelle de la maquette y suffit un temps, mais dès les années 1930 la radio, plus rapide et plus réactive à l’événement, vient empiéter sur les parts de marché de la presse populaire parisienne. Seul Paris-Soir, apporte une formule nouvelle, riche de nombreuses photographies et d’éditions multiples.

Dans les années 1950-1960, le France-Soir de Pierre Lazareff reprend cette formule qui avait réussi avant la guerre et le journal arrive à contenir un temps la concurrence de la télévision, tant que les ménages français sont encore peu équipés. En 1956, le quotidien retrouve le tirage emblématique du million d’exemplaires quotidiens. Mais, au tournant des années 1960 et 1970, la création d’une deuxième puis d’une troisième chaîne, l’apparition de la couleur sur les écrans, l’abaissement du prix des téléviseurs, marquent le glas de la grande presse populaire, qui est scellé par le décès de « Pierrot les bretelles », en 1972. Le déclin du tirage de France-Soir, amorcé en 1965, se poursuit avec régularité jusqu’à nos jours.

Cino Del Duca, fondateur d’un groupe de presse et d’édition reprend en 1957 un quotidien issu de la Résistance, Franc-Tireur, et le transforme en Paris-Jour, qui devient le premier tabloïd français. Toutefois, le succès n’est pas au rendez-vous et l’aventure, qui accumulait les déficits, s’arrête après le décès de son fondateur, en 1972 : la presse française a manqué la « révolution » du tabloïd, qui a permis le renouveau de la presse populaire outre-Manche.

Seul Le Parisien libéré, dirigé par Emilien Amaury, son propriétaire, réussit à se maintenir, en multipliant les éditions locales dans la région parisienne. Après la grève de 1974-1975, qui faillit le conduire à la fermeture, il abandonne son statut de quotidien national, pour devenir le régional de l’Ile de France. Ainsi, dès le milieu des années 1970, la presse populaire à forts tirages a disparu du paysage médiatique français.

Encadré la loi du 29 juillet 1881

« La presse a bon marché est une promesse tacite de la République au suffrage universel. Ce n’est pas assez que tout citoyen ait le droit de voter. Il importe qu’il ait la conscience de son vote, et comment l’aurait-il si une presse à la portée de tous, du riche comme du pauvre, ne va chercher l’électeur jusque dans le dernier village ? Le citoyen qui ne vote pas en connaissance de cause n’est pas un électeur. Il n’est que le commissionnaire de son bulletin.

« Or, la presse, et surtout la presse à bon marché, cette parole présente à la fois partout et à la même heure, grâce à la vapeur et à l’électricité, peut seule tenir la France tout entière assemblée comme sur une place publique et la mettre, homme par homme et jour par jour, dans la confidence de tous les événements et au courant de toutes les questions ; et ainsi, de près comme de loin, le suffrage universel forme un vaste auditoire invisible qui assiste à nos débats, entend nos discours, suit de l’œil les actes du gouvernement et les pèse dans sa conscience. »

C’est en ces termes qu’Eugène Pelletan, rapporteur du projet de loi, s’exprimait le 18 juin 1881 devant le Sénat, qui avait à délibérer de la loi sur la presse. L’article 1er de la loi publiée le 29 juillet 1881 par le Journal Officiel proclame : « L’imprimerie et la librairie sont libres ». L’article 5 précise : « Tout journal ou écrit périodique peut être publié, sans autorisation préalable et sans dépôt de cautionnement ».

Adoptée par la Chambre des députés le 21 juillet 1881, Léon Gambetta étant président de la Chambre et Jules Ferry président du Conseil et ministre de l’Instruction publique, la loi est l’accomplissement d’une longue lutte politique menée par les républicains en faveur de la liberté d’expression. Elle abolit 325 articles et 42 textes anciens, qui représentent autant d’embûches placées sur le chemin de l’épanouissement de la presse et de la démocratie en France depuis 1792.

Symboliquement, la présidence de la commission parlementaire chargée d’examiner les modalités de la nouvelle loi sur la presse avait été confiée à Emile de Girardin, le père de la presse à bon marché, journaliste et homme d’affaires aux idées politiques parfois versatiles, mais thuriféraire inlassable de la liberté de la presse et détracteur impénitent des gouvernements autoritaires. Ayant repris Le Petit Journal en 1873, il a mis le quotidien le plus populaire au service de la République qui s’affirme.

La loi de 1881 est une des grandes lois de liberté de la République, qui concerne la presse au premier chef, mais également l’édition, la musique (partitions), les estampes, les caricatures et les images, l’affichage et le colportage. D’inspiration profondément libérale, elle autorise toutes les publications et consacre la liberté d’expression des Français. Il s’agit enfin de satisfaire le besoin croissant de lecture des classes moyennes et populaires où le nombre des alphabétisés ne cesse de croître : s’il y avait encore 53% de conscrits illettrés en 1832, ils ne sont plus que 27% en 1870, et les lois scolaires de Jules Ferry viennent, à la même époque (1881-1884), donner aux communes les moyens d’achever l’alphabétisation des Français. La loi de 1881 permet une floraison de journaux, tant à Paris qu’en province. Ainsi, Le Petit méridional de Montpellier amorce le mouvement de création des éditions locales dès 1883. En Charente Inférieure, 141 publications sont fondées entre 1881 et 1914, contre seulement 45 titres avant 1881.

Vingt ans après le vote de la loi, le nombre des titres de presse a été multiplié par deux : En 1900, il existe en France quelque 7000 titres différents, toutes périodicités confondues, contre 3000 seulement en 1881 (et en 2001). Le tirage de la presse quotidienne est passé de 73 exemplaires pour mille habitants en 1881 à 244 exemplaires pour mille habitants en 1914, ce qui place la France au premier rang mondial, à égalité avec les Etats-Unis.

La Belle Epoque est donc l’âge d’or de la presse française, qui voit s’affronter, sur un marché en continuelle expansion, des entreprises de presse à forte rentabilité. Les législateurs de 1881, républicains sincères et convaincus, ont laissé à la libre entreprise le soin de gérer le secteur de la presse. Pour eux, en effet, libéralisme économique et libéralisme politique sont les deux versants d’une même question, celle de la démocratie libérale, qui seule peut assurer le triomphe de la République.

Patrick Eveno.

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Rubrique : {1202. La presse féminine}

Etre belle sur papier glacé, une perspective historique

Le mardi 10 février 2009 par Eveno

La beauté est l’objet même et le principal sujet de la presse féminine. Cette presse, parfois décriée parce qu’elle serait futile voire aliénante, est une presse foisonnante aux multiples ramifications. En outre, fort ancienne, cette presse reflète les évolutions des critères de beauté dans le monde contemporain.

En 2004, l’OJD recensait 11 hebdomadaires et 23 mensuels féminins vendant chacun à plus de 50 000 exemplaires. Pour ces 34 titres, la diffusion totale payée, qui représente le quart du total de la diffusion de la presse magazine, était de 14,5 millions d’exemplaires : 8 millions d’exemplaires pour les hebdomadaires, dont 3,5 millions d’exemplaires pour Version Femina, supplément des quotidiens régionaux et 4,5 millions d’exemplaires pour les autres hebdomadaires et 6,5 millions d’exemplaires pour les mensuels. Au total, 500 millions de magazines diffusés chaque année, soit 20 numéros par française de plus de 12 ans, auxquels on pourrait ajouter une partie des 6 millions d’exemplaires d’une partie de la presse magazine spécialisée, destinée à un public principalement féminin : la famille (Diffusion France payée, 2 millions d’exemplaires), la cuisine (DFP, 1 million d’exemplaires), la maison (DFP, 3,3 millions d’exemplaires), les magazines pour adolescentes (DFP, 1,3 million d’exemplaires) etc. Selon l’AEPM, l’audience cumulée atteignait 74 millions de personnes, 36 millions pour les hebdomadaires et 38 millions pour les mensuels.

Une presse ancienne

La presse féminine [1] , apparue en France au milieu du XVIIIe siècle, existe depuis deux siècles et demi : Le Courrier de la nouveauté date de 1758 (il ne reste plus à la BNF que le prospectus annonçant sa parution), Le Journal des Dames, un mensuel in 8° de 120 pages, paraît de janvier 1759 à 1779. Le Cabinet des modes en 1785-1786, le Magasin des modes nouvelles françaises et anglaises en 1786-1789, Le Journal de la Mode et du Goût, de 1790 à 1792, etc.

Certains hebdomadaires ou mensuels ont une longévité remarquable : quarante ans pour Le Journal des Dames et des Modes (1797-1838), soixante-dix ans pour Le Moniteur de la Mode (1843-1919), quatre-vingt-dix ans pour Le Journal des Demoiselles (1833-1922), cent ans pour Le Petit Echo de la Mode (1878-1977) et pour L’Art et la Mode (1880-1975).

Les créations du XXe siècle ne sont pas moins vivaces : Femina (1901-1956), La Femme chic (1911-1975), La Gazette du bon ton, créé en 1912, fusionne en 1925 avec Vogue (France) créé en 1920, Modes et travaux date de 1919, L’Officiel de la couture et de la mode de 1921, Le Jardin des modes, créé en 1922, s’arrête en 1996.

Une nouvelle vague commence dans les années 1930, à peine interrompue par la Seconde Guerre mondiale : Femme d’aujourd’hui (1933-1990), Votre Beauté existe depuis 1933, Marie-Claire, créé en 1937, est arrêté par la guerre puis recréé en 1954, Marie-France date de 1944, Elle de 1945, Confidences de 1938, Nous Deux de 1947, Bonne Soirée, devenu Côté femme, date de 1946.

La crise des années 1970 est particulièrement rude, avec des baisses de 25% et des disparitions ; mais ceux qui survivent se renouvellent : 20 Ans (1960), Dépêche Mode (1967-2001), Cosmopolitan (1973), F Magazine (1978) devient Femme (1984), Biba (1980), Madame Figaro (1980), Femme actuelle (1984), Prima (1982), Maxi (1986), Jeune et Jolie (1987), Avantages (1988). Enfin, le tournant des XXe et XXIe siècles connaît une nouvelle vague de création : Jalouse (1997), DS Magazine (1997), Numéro (1999), Isa (2000), Muteen (2001), Bien dans ma vie (2002).

Dans cette énumération, il faut remarquer la coupure sémantique des années 1930 : jusque là les titres s’adressant au public féminin parlent de la beauté, mais en dissimulant leur objet sous le terme de « mode » ou sous des termes approchants (nouveauté, goût, bon ton) ; à partir de Votre Beauté, un titre qui initie bien des tendances encore actuelles, les magazines féminins s’adressent plus directement aux femmes avec des titres personnalisés tels que des prénoms ; on notera également l’emploi fréquent du mot « femme », qui remplace « dames » et « demoiselles ».

Devoirs et droits.

Si l’histoire de la presse féminine est fort ancienne, il faut noter que, depuis deux siècles, elle se développe sur deux plans, celui des devoirs et celui des droits.

Les devoirs, parce que les périodiques de mode aident les femmes à vivre, dans ce monde masculin, de la façon dont les hommes voudraient qu’elles vivent. La presse féminine est donc fortement prescriptrice, autour de quelques thèmes : la chronique de la Cour et des salons, une sorte d’ancêtre de la presse « people », la mode vestimentaire, pour plaire et séduire en société, les recettes de cuisine et d’économie domestique, afin de savoir tenir son foyer, des textes de fiction et des contes moraux, pour faire rêver en éduquant.

Cependant, progressivement, les devoirs cèdent la place aux droits. Ces droits des femmes apparaissent comme le résultat des responsabilités nouvelles prises par des femmes, de leurs révoltes et de leur désir d’exister de manière autonome : le droit à l’alphabétisation et à l’éducation secondaire puis supérieure, le droit d’accès aux carrières qui leurs étaient interdites, le droit au travail rémunéré, à l’égalité salariale, le droit au divorce, à la contraception, à l’avortement, etc. En bref, une conquête progressive de l’égalité sociale, économique, culturelle, de l’égalité des plaisirs et des désirs. En ce sens, la presse féminine accompagne l’évolution sociale et culturelle des Français.

Les grandes étapes

Les grandes étapes de l’évolution de la presse féminine peuvent être identifiées en fonction de la conception de la place des femmes dans la société et des représentations qui sont véhiculées.

Pour résumer, au XVIIIe siècle, la presse féminine s’adresse aux Dames de la bonne société. Toutefois, au XIXe siècle s’impose progressivement l’image de « la » Femme, qui reste avant tout une mère, une épouse ou une fille, mais très rarement une femme autonome et libre, sauf dans la presse féministe, qui apparaît durant les périodes révolutionnaires en 1789 (Les Etrennes nationales des Dames, 1789 : « La femme est à l’homme égale en droits et égale en plaisirs ». Annales de l’éducation du sexe, 1790, Le Courrier de l’Hymen, 1791, qui prend le mariage au sérieux en voulant qu’il soit heureux grâce au respect de la femme par son mari), après 1830 (La Femme libre, 1832-1834 et Le Journal des Femmes, 1832-1837), en 1848 (La Voix des femmes et La Politique des femmes), et qui finit par s’incarner dans La Fronde (1897-1905), le seul quotidien authentiquement féministe, fondé par Marguerite Durand. Au XXe siècle, avec l’urbanisation croissante et la multiplication des emplois tertiaires pour les femmes, ces dernières entrent dans la société de consommation marchande et dans le salariat. Les femmes deviennent donc des acheteuses de biens de consommation, tandis que le salariat multiplie les contacts sociaux en dehors de la sphère familiale ou paroissiale. Ainsi, les femmes deviennent des « Ménagères », auxquelles la presse féminine s’adresse, mais également des « Belles », qui doivent cultiver leur apparence en société. La dernière tendance, apparue depuis le milieu des années 1960, met en avant les femmes « Saines » et « Libres ».

Cette évolution tracée à grands traits, on la retrouve aussi bien dans les concepts rédactionnels, entendus au sens large, dans la mesure où la presse féminine fait largement appel à l’illustration, tant dans les pages rédactionnelles que dans les annonces publicitaires. Les évolutions de la publicité et du rédactionnel sont d’ailleurs parfaitement parallèles. Certes, la publicité n’a pas pour mission de représenter la réalité sociale, mais de toucher le consommateur, ou plutôt la consommatrice, afin de susciter un élan de sympathie à l’égard du produit ou de la marque présentée, le but final étant de faire acheter. Mais, en même temps, la publicité agit comme un reflet de la société [2]. Durant les années 1950-1960, les femmes sont représentées en ménagères, qui récurent, font briller la maison, nettoient le linge, etc. Au cours des années 1970, pendant la décennie influencée par les militantes féministes, « Moulinex libère la femme ». Dans les années 1980, les « superwomen » doivent assumer l’égalité qu’elles ont réclamée, tout en affirmant leur moi existentiel [3]. Depuis les années 1990, les femmes dans la publicité sont devenues multidimensionnelles, à la fois féminines et féministes, actives, mères, amantes et ménagères. En attendant peut-être la nouvelle « révolution » des années 2000 où les rapports entre les femmes et les hommes, fruits d’une négociation un peu apaisée, seraient devenus plus tendres [4], au moins dans les milieux sociaux favorisés que privilégient la publicité et les annonceurs.

La beauté sur papier glacé

Si la presse féminine évolue et se ramifie en fonction des évolutions de l’image des femmes dans la société, la beauté tient le plus grand rôle dans ses pages, parce que tous ces journaux, en définitive, ne parlent que de cela.

Norbert Elias, dans La civilisation des mœurs, note que ce processus de civilisation se déroule en deux phases : dans la première phase, le contrôle des gestes et des émotions ne peut être réalisé que par la multiplication des interdits, le refoulement massif et la rigidité, alors que, dans la deuxième phase, l’écoute du corps triomphe de la rigidité.

A ce titre, le corset apparaît comme un objet emblématique, qui résume à travers lui plusieurs siècles de conception de la beauté. La guerre du corset [5] a duré cinq siècles, depuis le XIVe siècle, qui voit la naissance de cet instrument de maintien (certaines disent de torture) mais aussi d’exaltation de la beauté féminine, jusqu’à la fin du XIXe siècle, avec une parenthèse sous le Directoire, à l’époque des « Merveilleuses ». Au XXe siècle, la libération des corps accompagne la place croissante prise par la sexualité à partir du milieu du XIXe siècle.

C’est au milieu du XIXe siècle que « la Parisienne » apparaît comme l’archétype de la femme qui se libère des carcans en sachant les utiliser à son profit. Le corset n’est plus seulement instrument de contrainte, il devient une parure de la beauté, un objet érotisant ; la mise en valeur du décolleté, du cou dégagé et de la poitrine dénudée, de la taille resserrée et des fesses épanouies fait de la Parisienne le principal sujet érotique de l’Europe triomphante. Mais ce n’est pas seulement le corps qui fait la beauté de la parisienne, c’est également l’alliance de l’esprit frondeur, des artifices employés au service de la mise en valeur de la beauté et du cadre où elle se déploie, la ville : la parisienne n’est jamais aussi belle qu’en promenade, au Bois ou sur les Boulevards ; c’est là qu’elle représente la quintessence de la Belle Epoque.

Mais il faut encore bien des étapes pour arriver à notre beauté moderne, depuis l’invention de la plage [6], qui entraîne la dénudation progressive des corps, puis, dans les années 1950-1960, le triomphe de la culture du bronzage [7], bientôt intégral à la fin du XXe siècle. Pour mémoire, la mode des seins nus n’a que quarante ans, puisqu’elle apparaît à Saint-Tropez en 1964 [8].

Beauté et espace public

Ce détour rapide sur les évolutions des critères de beauté permet de comprendre où en est la beauté dans la presse féminine. Même si l’on parle de beauté intérieure et de privautés, la beauté féminine est sociale, pour les hommes, pour les femmes et pour soi-même. Par définition, la beauté étalée dans la presse est ostentatoire, puisqu’elle vise à attirer le regard de l’autre au sein de l’espace social. La presse féminine s’occupe donc au premier chef de la beauté et de tout ce qu’il faut pour la mettre en scène, la parfaire, la conserver : que ce soient les accessoires, vêtements, bijoux, chaussures, sacs et chapeaux, les artifices du maquillage et des produits esthétiques, la coiffure, ou encore le travail sur le corps et le visage ; s’y ajoutent quelques impératifs, tels que la jeunesse et la minceur, qui viennent parfaire le tableau. La jeunesse est un des poncifs de la littérature, de l’art et de la presse féminine ; non pas qu’il faille être jeune pour être belle, mais parce que l’apparence de la jeunesse confère aux femmes la certitude de séduire, particulièrement dans les époques où les riches étaient vieux. La minceur oppose les rondeurs populaires aux minceurs aristocratiques et la verticalité des dominants aux inclinaisons des soumis ; la minceur est également gage de la fermeté, critère de beauté qui apparaît au XIXe siècle et qui prépare à l’exaltation de la santé, par l’exercice physique et le contrôle alimentaire.

La nudité fut longtemps réservée aux élites, qui pouvaient se repaître des femmes nues de Canova, de Houdon, de Pradier ou d’Ingres, tandis que les pauvres devaient cacher leurs corps déformés par les durs travaux manuels et les privations alimentaires ; à partir de la fin du XIXe siècle, la nudité – certes, encore largement voilée – se répand dans le peuple avec l’essor de la presse de masse ; c’est pourquoi elle fait scandale chez les biens pensants, qui ne supportent pas que leurs privilèges soient partagés par le « vulgaire ».

On en arrive ainsi bientôt à l’exaltation de l’amour et du plaisir, enfin à l’attrait sexuel ; non pas que l’amour, le plaisir et le sexe fussent précédemment ignorés, mais ils étaient tenus cachés et réservés aux conversations intimes des élites. Dès la Belle Epoque, amour, plaisir et sexe envahissent la presse, de manière de plus en plus débridée à mesure que l’on avance dans le XXe siècle. Evidemment, la maîtrise de la contraception est un des facteurs de l’exaltation de l’activité sexuelle ; or, la presse féminine contribue largement, parce que c’est un de ses combats majeurs, à la libéralisation de la contraception. C’est un des thèmes favoris des magazines comme Elle ou Marie-Claire. Il est difficile de mesurer l’influence de ce féminisme discret, mais il apparaît certain que ces magazines féminins ont largement contribué à faire évoluer les mentalités et la législation sur la contraception et l’avortement.

Enfin, la dernière tendance, complémentaire de la précédente, c’est l’invasion du psychologique dans la presse féminine. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il était dissimulé derrière la romance, les histoires d’amour, le courrier des lectrices et les conseils conjugaux. « La psychologie a toujours été présente et nécessaire dans la presse féminine et a toujours été un souci dans Marie-Claire. L’une des caractéristiques du journal [je dirais de tous les féminins] est le témoignage et l’échange d’expériences », explique Monique Majerowicz, directrice déléguée de Marie-Claire. La réussite de Psychologies magazine, magazine s’adressant avant tout à un public féminin, a incité les éditeurs, toujours en quête de nouveaux relais, à « mettre de la psycho » dans leurs journaux. Le féminin pratique Prima a rajouté un cahier « centré sur le bien-vivre », selon son éditeur Fabrice Boé, directeur général en charge des magazines chez Prisma Presse. « Nos études sociologiques ont montré ces dernières années que les lectrices sont de plus en plus intéressées par elles-mêmes et les relations avec les autres, la famille, les amis et les relations au travail », assure-t-il [9].

On revient ici à une conception généraliste de la beauté, celle qui considère que la beauté est un médiateur entre les individus au sein de l’espace social, au même titre que la parole ou la gestuelle ; et qui considère également que la beauté étalée sur le papier glacé des magazines ne peut exister sans le rayonnement intérieur.

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NOTES :

[1] Evelyne Sullerot, Histoire de la presse féminine des origines à 1848, Armand Colin, 1966 Evelyne Sullerot, La presse féminine, Armand Colin Kiosque, 1966.

[2] Pascale Weil, L’image des femmes dans la publicité, Publicis, 2001.

[3] Voir les slogans : « j’assure en Rodier », « Lesieur, je veux tout », « Printemps, le style moi », « Lady, plus je m’aime plus je m’aime ».

[4] Voir Catherine Mallaval, « La pub fait du sentiment », Libération du 20 juin 2003.

[5] Georges Vigarello, Histoire de la beauté, le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours, Seuil, 2004

[6] Alain Corbin, Le Territoire du vide, l’Occident au désir du rivage, 1750-1840, Flammarion, 1988.

[7] « L’une des plus grandes révolutions culturelles de ce siècle, celle qui a conduit le canon de la beauté pigmentaire occidentale de l’ordre du calcaire à celui du pain grillé, autrement dit la révolution du bronzage, qui a permis d’opérer culturellement le renversement de référence où le hâle devient l’un des signes extérieurs les moins récusables de la santé ». Pascal Ory, « l’invention du bronzage », in Nicole Czechowski et Véronique Nahoum-Grappe, Fatale beauté, Autrement, 1987.

[8] Jean-Claude Kaufmann, Corps de femmes, regards d’hommes, sociologie des seins nus, Nathan, 1997.

[9] Pascale Santi, « La psymania envahit aujourd’hui l’ensemble des magazines féminins », Le Monde du 28 avril 2005.


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